Il faudra revenir

(Notes de voyages)...

 

est un fleuve ; le fleuve labile et heureux des rencontres au porte à porte, de voisin en voisin, de pallier ou de planète...

J’avais déchiré et jeté le scénario au nom duquel j’étais reparti, le soir même de mon dernier retour à Jakarta ; la résidence itinérante de Jazz qui se poserait à Yogyakarta ne suffisait plus à mon appétit et me sembla un prétexte trop « plaqué » sur ce que j’espérais être une traversée…

Je lui ai simplement préféré l’opportunité d’une réelle rencontre avec l’Indonésie, dix ans après la fin de la dictature, guidé par la musique et par Elida que m’avait présentée Marie qui nous recevait à l’Alliance française.

 

J’avais, fuyant je sais trop bien quoi, quitté le port huit mois plus tôt… ce qui ne devait être qu’une semaine professionnelle, ma première en Asie, muta en maelström intérieur, et l’Indonésie désormais m’attirerait tout aussi sûrement qu’un paratonnerre la foudre… et Amy rencontrée à Jakarta disait elle aussi qu’elle serait heureuse que je revienne...

Le foisonnement créatif me semblait effréné, et non assujetti comme trop souvent en Occident, à la surenchère des moyens et aux parades courtisanes.

Le talent n’avait pas d’âge, était partout, en tous domaines, et Elida m’ouvrait grand les portes de l’univers au centre duquel, joyeusement et, je ne le compris que bien plus tard, désespérément, elle insufflait sans répit énergie et espoir.

 

Nicolas Bouvier, dont les récits de voyage m’accompagnaient depuis plus de vingt ans, était passé lui aussi par Yogya ans les années 70.

« Au début on a l’impression de faire un voyage et l’on s’aperçoit bientôt que c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ».

Pas de raisons que j’échappe à ça... Rien sans rien…

C’est même le cœur des choses : existence, amour, création : mêmes règles, comme dirait Alain Cavalier…

 

Je décidais donc de simplement vivre, et rencontrais ceux qu’Elida tenait absolument à me faire connaître car elle espérait, par mon projet, propager leur esprit, leurs créations, leur humanité... Musiciens modernes ou maîtres de musique traditionnelle, écrivains et architectes d’avant-garde, collectifs de photographes ou de cinéastes, plasticiens célèbres et inconnus, pauvres ou riches, tous, grâce à elle, m’offrirent à l’Indonésienne, l’accueil franc et confiant que les sourires expriment là-bas au premier degré, mais aussi le sens de leurs engagements, une capacité pour « nous » inouïe à affronter l’adversité, positiver et agir ...

 

Vertige, ivresse du voyage et des rencontres, fièvre de tant de propos puissants bien qu’échangés le plus simplement du monde…

Rencontres. Vraies rencontres.

La veille de mon dernier retour vers la France, il ne manquait qu’un entretien avec Elida que j’obtins aux forceps, et qui se déroula à la nuit tombante, au bord d’une rivière au fond d’un petit canyon en lisière de jungle.

Je voulais qu’on parle d’elle. On l’a fait. J’ai dû laisser la caméra tourner et m’éloigner pour rendre inaudibles mes sanglots. J’ai tenté par tous les moyens à ma disposition de rattraper la lumière qui filait, mais rien n’y fit, la nuit tombait inexorablement sur nos premières vraies confidences.

Le lendemain, je rejoignais Jakarta. Amy me retrouva à l’aéroport pour un au revoir touchant, sincère et tendre.

 

Il fallait revenir, je devais revenir.

 

De retour en France, le montage du projet traîna car les dettes m’avaient rattrapé et fixé à des travaux lucratifs. Je comptais sur le temps, l’avenir, Elida, pour venir à bout des traductions d’entretiens réalisés en javanais car nous n’avions pas pris soins de les enregistrer sur place en simultané, je comptais sur la vie, c’est tout.

 

Les dernières nouvelles, c’était depuis les Philippines où elle semblait heureuse avec un boyfriend dans un endroit perdu, une ancienne base militaire abandonnée elle disait, je crois…

 

Marie m’apprit un jour, à peu près un an plus tard, par un ami interposé pour parer au choc, le décès brusque d’Elida à trente et un ans. Une sorte de maladie de Damoclès dont elle avait certainement conscience… c’est ce que je me dis à chaque fois que je revois notre entretien… je crois que Marie m’a dit aussi que son corps serait d’abord rapatrié par ses parents sur Bornéo… je ne sais même pas où.

 

Je crois bien qu’elle avait été aussi un peu amoureuse de moi.

Je ne l’avais vue qu’en amie.

Dans l’entretien au bord de la rivière elle avait insisté sur l’importance qu’il y avait eu pour elle à ce que je rencontre d’abord Mas Anies et Séno, et plaçait dans mon projet l’espoir qu’un jour, en tapant Yogya, Littérature Indonésie, Jazz Indonésie, Musique Yogya, on tombe un peu grâce à elle sur des gens qu’elle aime, ou a aimé », comment faut-il dire à présent ?

 

Forcer les rencontres comme on force la chance…

 

 

Il faudra revenir…

Le message est d’abord pour les vivants…

D’autres sont disparus depuis ce tournage, dont Slamet le musicien marionnettiste, mais l’un des mystères du cinéma réside précisément dans le fait que les rencontres restent possibles bien au-delà de l’existence même, et que les disparus insufflent autant de feu que les vivants.

Cela a particulièrement pris sens pour moi en Asie où les temps se confondent et se mêlent comme croyances et religions...

 

Que puissent donc, au gré de cette série, advenir les vraies rencontres sans distinction d’état… celles qui font grandir, combattre, changer, aimer, espérer…

 

Un ami français rencontré là-bas et qui a vu la maquette du film souhaite aux futurs spectateurs, je cite, « un super moment de partage et d’amour, car », me dit-il, « c’est la matière même de ton film »…

J’espère tant qu’il a raison…